PRÉSENTATION DES 6 LIVRES DE JEAN D’AMÉRIQUE, AVEC LES NOTES DES ÉDITEURS ET DE COURTS EXTRAITS

Rhapsodie rouge dresse le portrait d’une femme debout, combattante, et nous rappelle de la plus belle des manières que la poésie a toute sa place dans le forum des voix citoyennes. Elle s’invite aux débats et aux révoltes, et redonne à ceux-ci l’outil premier, nécessaire et fondateur : une langue brûlante, renouvelée.

EXTRAIT

je suis le tiers-monde de moi-même
l’os sous-développé de ma propre côte
la grande puissance de mes propres fesses

à moins que
le vocabulaire du monde moderne
sente mauvais

Rhapsodie rouge, Collection Verte, Cheyne, 2021

« Tu seras seule dans la grande nuit. » Telle est la prophétie énoncée de longue date par Papa à la toute jeune fille qu’on appelle Tête Fêlée. Papa, qui n’est pas son vrai père, est aux ordres du pire bandit de la ville ; Fleur d’Orange, sa mère, n’a que son corps à vendre. Dans la misère d’un bidonville haïtien, Tête Fêlée observe les adultes – leur violence, leurs faiblesses, leurs addictions… et tente de donner corps à ses fantasmes d’évasion. Souvent seule entre ses quatre murs sales, elle recommence inlassablement une lettre à la camarade de classe dont elle est amoureuse, cherchant les mots qui ne trahiraient ni ses rêves ni sa vérité.
Une fable cruelle gonflée de poésie, de désir et de sang, où la naïveté d’une enfance impossible se cogne à la crudité sans pitié du monde.

EXTRAIT

Entre peur et précarité, le désespoir s’invite. Les gouvernements se succèdent, les armes continuent de chanter, il n’y a jamais de riz pour toutes les bouches, la vie ressemble de plus belle aux empires de détritus qui nous environnent, les survivants sont les mouches violentes qui parviennent à les survoler.
Ici, il y a le parfum humain qu’on aimerait tant partager et l’odeur de cafard qui asphyxie nos paroles. Chaos au passage du jour, aube coincée dans le chant acéré des nuits, barbelés crus apprivoisant le derme de nos espérances. Nous sommes des corps mêlés dans les ferrailles de la vie, des voix en mal de chanson douce, nous sommes ce quartier, un cul attendant
d’être torché.

Soleil à coudre, Actes Sud, 2021

D’une prison haïtienne, une voix s’élève. Elle scande, dans une seule longue phrase, les malheurs du pays : pauvreté, famine, catastrophes naturelles, pouvoir corrompu, église hypocrite.
C’est un cri. Un poème dramatique qui ne cherche pas l’esthétisation de la misère et de la violence politique car le poète les vit, du fond de son cachot de Port-au-Prince. Sa parole emprisonnée résonne d’autant plus qu’on l’a bafouée, empêchée, retenue. Éminemment théâtral par son oralité et son rythme, un poème partition pour un homme au souffle long, comme pour un choeur puissant.
Jean D’Amérique pousse ce cri en écho à d’autres confrères et consoeurs poètes emprisonnés d’hier et d’aujourd’hui : Federico García Lorca, Aslı Erdoğan, Nâzım Hikmet… et la force de son verbe rejoint la subversion de Jean Genet et l’allant d’Aimé Césaire. À lire à haute voix pour faire voler en éclats tous les murs dressés.

EXTRAIT

en vérité je le dis
il faut foutre ma souffrance dans une balance
pour connaître mon vrai nom
et ce n’est pas que moi c’est tout le monde
nous sommes des apôtres infaillibles de la grande nuit infatigables chorégraphes de la douleur

Cathédrale des cochons, éditions Théâtrales, 2020

Atelier du silence confirme la puissance et la créativité de l’écriture du jeune auteur haïtien. Dans ses poèmes, un homme élève la voix contre les institutions, contre les blocs et les frontières. Ses mots bousculent l’ordre, invoquent les peuples et les martyrs des tyrannies. Avec rigueur et sans idéalisme, Jean D’Amérique affirme une nouvelle fois le pouvoir de la poésie, laquelle prend sa force, nous dit-il, dans le silence : si j’avais la parole / je demanderais une minute de silence / pour ma liberté d’expression étouffée.

EXTRAIT

langue maternelle

mère embrasse la mort
que devient la langue maternelle

certains enfants
la cherchent toute une vie
à l’académie du lait amer

Atelier du silence, Cheyne, 2020

Le jeune poète haïtien Jean D’Amérique met son corps en scène dans Nul chemin dans la peau que saignante étreinte. Ses poèmes le montrent errant, silhouette interrogative dans les rues de Port-au-Prince. Le poète devient le réceptacle des « espoirs charcutés », des « ailes déboussolées ». Dans cette poésie dense, tout un peuple apparaît chargé de son histoire et, ici, porté par une voix forte.

EXTRAIT

tous les pays blessés
ont une place sous ma peau
j’ouvre mes yeux
l’espoir est un café rouge
dans mes matins fêlés
je marche
mes pas dessinent mon néant

Nul chemin dans la peau que saignante étreinte, Cheyne, 2017

Petite fleur du ghetto a été publié une première fois en 2015, chez Atelier Jeudi Soir. Cette nouvelle publication intègre une traduction (français – créole haïtien) par Erickson Jeudy.

EXTRAIT

J’entends ces enfants
pleurer
en manque de lait
et je vois ces fissures
dans les mamelles

Le pain qui manque
c’est du ciment à couler
les brèches de la mort

Petite fleur du ghetto, Atelier Jeudi Soir, 2015 ; maelstrÖm, 2019